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Histoire de Paris · Victor Hugo · XIXe siècle

Les funérailles de Victor Hugo : un peuple accompagne son poète

De l’Arc de triomphe au Panthéon, le récit d’un hommage national devenu une immense démonstration populaire et républicaine.

Catafalque de Victor Hugo sous l’Arc de triomphe en 1885

Un écrivain engagé dans son siècle

Cet homme, c’est Victor Hugo. Mais avant de mourir, il faut vivre. Et Victor Hugo, immense écrivain français du XIXe siècle, a vécu avec une intensité hors du commun. Poète, dramaturge et romancier au succès considérable, il dessine, il aime sa femme et ses maîtresses, il chérit ses enfants et s’en occupe comme peu de pères le faisaient à cette époque.

Mais il n’est pas replié sur la sphère familiale, loin s’en faut. Farouchement républicain, il s’oppose violemment à Napoléon III, qu’il appelle « Napoléon le Petit », au point de vivre en exil pendant près de dix-neuf ans. Redevenu député puis sénateur après la chute de l’Empire, il met son immense notoriété au service de son engagement politique et de sa lutte pour la démocratie.

Au Sénat, il pourfend la peine de mort. Il se bat pour la liberté de la presse et l’éducation pour tous, et se fait l’avocat des pauvres et des femmes, notamment pour leur accorder le droit de vote — qu’elles n’obtiendront, imaginez un peu, qu’en 1944. Il défend la cause des prostituées et se bat pour l’amnistie des milliers de partisans emprisonnés ou bannis à la suite de la Commune de Paris, cette grande insurrection de 1871. Il rêve d’une Europe unie, des États-Unis d’Europe. Victor Hugo : un précurseur, un homme libre, un génie.

Cette empathie, cette humanité imprègnent profondément son œuvre entière et l’ont rendu si populaire, notamment à travers des romans comme Les Misérables ou Notre-Dame de Paris, pour ne citer que les plus emblématiques.

Victor Hugo dans les dernières années de sa vie
Victor Hugo dans les dernières années de sa vie. Photographie attribuée à Nadar, vers 1881-1884. Maison de Victor Hugo – Paris Musées.

Le « grand-père de la République »

Il faut imaginer ce que représente Victor Hugo pour les Français en cette fin du XIXe siècle. Le vieil homme est un peu le sage, le père de la nation, le grand-père de la République. Il est adulé, notamment par les classes laborieuses.

Déjà, le 27 février 1881, alors qu’il entre dans sa quatre-vingtième année, quelque 600 000 personnes défilent sous ses fenêtres. La partie de l’avenue d’Eylau où il habite est rebaptisée, de son vivant, avenue Victor-Hugo.

Victor Hugo acclamé à sa fenêtre avenue d’Eylau le 27 février 1881
Le 27 février 1881, la foule acclame Victor Hugo devant son domicile de l’avenue d’Eylau. Le poète apparaît à sa fenêtre. Maison de Victor Hugo – Paris Musées.

La mort d’un homme, le deuil d’un pays

Quand, le 18 mai 1885, la famille de Victor Hugo annonce que le grand homme est atteint d’une congestion pulmonaire, c’est le pays tout entier qui semble retenir son souffle. La France vit au rythme du pouls et des bulletins de santé de l’écrivain. Tout ce que Paris compte de personnalités se presse pour lui rendre hommage : politiques, scientifiques, artistes, écrivains et comédiens. Pendant ce temps, les journalistes et la foule des anonymes font le siège de son domicile.

Jusqu’au dernier moment, l’Église, en perte de vitesse en cette fin du XIXe siècle, tente de se rapprocher du grand homme en proposant de l’assister dans ses derniers instants. Mais le refus de ses proches est sans appel. Dans son testament, Victor Hugo avait certes indiqué croire en Dieu, mais il avait refusé les sacrements de l’Église.

Enfin, le 22 mai 1885, à 13 h 27, le cœur de Victor Hugo cesse de battre. Aussitôt, les journaux répandent la nouvelle à travers tout le pays. L’Église réclame une cérémonie grandiose, mais, à son grand dam, le gouvernement annonce des funérailles nationales sans cérémonie religieuse.

Pour le gouvernement républicain, ces funérailles doivent être un moment de réconciliation et de communion du peuple français tout entier. Elles doivent aussi consolider la République face aux mouvements ultraconservateurs, très présents en cette fin du XIXe siècle.

Une veillée populaire sous l’Arc de triomphe

Mais d’abord, il faut organiser l’hommage que le peuple veut rendre au poète. C’est sous l’Arc de triomphe, drapé de crêpes noirs, que la dépouille de Victor Hugo est exposée dans un immense catafalque, à partir du 31 mai au petit matin. Des centaines de milliers de personnes affluent de toutes parts. Beaucoup ne parviendront jamais jusqu’au catafalque : les avenues sont bloquées par la foule ou par les gardes républicains, qui tentent tant bien que mal de maintenir l’ordre.

Maintenir l’ordre, justement : c’est bien le problème. Tandis que les gardes républicains munis de torches encerclent l’Arc de triomphe et en interdisent l’approche à la nuit tombée, la foule entend veiller son héros à sa façon, en faisant la fête. Dans ces beaux quartiers pris d’assaut par le peuple, on vend des colifichets et des portraits de Victor Hugo. On danse toute la nuit, on boit, on rit et plus encore. Les filles de joie mènent le bal. « Une hilarité scandaleuse ! », s’exclame le journal conservateur Le Figaro. « Des outrages abominables ! », s’indigne le journal catholique La Croix.

Catafalque de Victor Hugo sous l’Arc de triomphe lors de la veillée du 31 mai 1885
Le catafalque de Victor Hugo sous l’Arc de triomphe, lors de la veillée du 31 mai 1885. Gravure d’époque.

Le Panthéon, enjeu entre l’Église et la République

Nous voilà au matin du 1er juin, jour des funérailles. C’est au Panthéon que Victor Hugo va être inhumé. Dès l’annonce de sa mort, le conseil municipal de Paris a saisi l’occasion. Depuis plus d’un siècle, le sort de l’église Sainte-Geneviève fait l’objet d’un conflit entre l’Église et l’État. Transformée en sépulture des grands hommes de la nation durant la Révolution française, puis rendue au culte au cours du XIXe siècle, elle peut désormais redevenir le Panthéon. Qui pourrait s’opposer à ce qu’elle accueille Victor Hugo ? C’est une nouvelle défaite pour l’Église.

Le cortège funéraire va donc s’acheminer vers le Panthéon. On l’a dit, ces funérailles doivent jouer un rôle fédérateur pour la nation, mais point trop n’en faut. En cette fin du XIXe siècle, marquée par l’industrialisation et la montée de la conscience ouvrière, le gouvernement craint par-dessus tout que les funérailles du héros des classes laborieuses ne dégénèrent en émeute, voire en révolution.

Il est d’abord prévu que les funérailles aient lieu le dimanche 31 mai. Mais, après réflexion, le gouvernement opte pour le lundi, contre l’avis de la famille de Hugo. Ainsi, de nombreux ouvriers et employés ne pourront pas y participer. Ensuite, le parcours du cortège évitera soigneusement les quartiers populaires. Il est strictement interdit de brandir d’autres drapeaux que le drapeau national : il s’agit d’écarter les drapeaux rouges des révolutionnaires et les drapeaux noirs des anarchistes.

Le « corbillard des pauvres » dans un cortège grandiose

Le matin du 1er juin, la marche funèbre de Chopin retentit avant les longs discours prononcés sur la place de l’Étoile. Vingt et un coups de canon sont tirés depuis les Invalides. C’est le départ du cortège. Autant le catafalque est imposant et somptueux, autant le corbillard est modeste : Victor Hugo a expressément demandé « le corbillard des pauvres ».

Des centaines de photographies témoignent du cortège et de la marée humaine qui l’accompagne. Nous sommes en 1885, et ces funérailles font l’objet de l’un des premiers grands reportages photographiques.

À l’avant du cortège marchent la garde municipale, un régiment de cuirassiers, le gouverneur militaire de Paris et son bataillon à cheval. Viennent ensuite onze chars débordant de fleurs et de couronnes, puis le corbillard. Suivent des délégations de poètes, de la presse et des sociétés artistiques, la famille et les amis de Hugo, et, derrière eux, des milliers de personnes réparties en groupes encadrés.

Corbillard de Victor Hugo descendant les Champs-Élysées
Au milieu du cortège officiel, le modeste corbillard demandé par Victor Hugo descend les Champs-Élysées. Maison de Victor Hugo – Paris Musées.

Près de deux millions de personnes dans les rues

Voilà pour le cortège officiel. Il descend les Champs-Élysées jusqu’à la place de la Concorde, traverse la Seine, remonte le boulevard Saint-Germain puis le boulevard Saint-Michel jusqu’à la rue Soufflot. Tout au long du parcours, des fanfares et des tambours l’accompagnent. On entonne La Marseillaise, Le Chant du départ et Le Chant des Girondins.

Et puis il y a la foule, l’immense foule : selon les estimations, près de deux millions de personnes se pressent dans les rues pour accompagner Victor Hugo. Elles sont partout le long du parcours : juchées sur les réverbères, sur des escabeaux, dans les arbres ou sur les kiosques. Les particuliers font des affaires. Les places aux fenêtres se louent cher ; celles des balcons atteignent jusqu’à 150 francs, une somme énorme.

Le cortège est si dense qu’une partie n’a pas encore quitté la place de l’Étoile lorsque sa tête arrive au Panthéon, cinq kilomètres plus loin. La direction musicale de la cérémonie est confiée au compositeur Camille Saint-Saëns. Une nouvelle série de discours précède l’entrée du cercueil au Panthéon, accompagné du seul cercle familial et amical.

Cortège funéraire de Victor Hugo arrivant place du Panthéon
Le cortège funéraire débouche de la rue Soufflot sur la place du Panthéon, le 1er juin 1885. Maison de Victor Hugo – Paris Musées.

Un hommage qui dépasse la cérémonie

Pendant des jours, la façade et les marches du Panthéon resteront presque masquées par les couronnes et les gerbes de fleurs envoyées par tous les groupes de la société française.

Couronnes déposées devant le Panthéon après les funérailles de Victor Hugo
Le lendemain des funérailles, les visiteurs viennent encore voir les couronnes déposées devant le Panthéon.

Jamais encore une telle foule n’avait accompagné des funérailles nationales. Si quelques voix dissidentes, venues de la droite ultracatholique et d’une partie de l’extrême gauche, critiquent les unes une fête païenne, les autres une récupération politique, la cérémonie républicaine se déroule dans la ferveur populaire et sans émeute.

Vous êtes étonnés par l’ampleur de cette ferveur populaire ? C’est peut-être que vous n’avez pas encore lu Les Misérables. Lisez-les : vous comprendrez.

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