De la « machine à habiter » à la Ville radieuse : comprendre les principes, les ambitions et les contradictions d’une œuvre qui a profondément marqué l’architecture du XXe siècle.
Par Raphaël FederspielPublié le 8 août 2020Mis à jour le 21 août 2026
Introduction
L’architecture développée en Europe au début du XXe siècle fit ses premiers pas aux États-Unis lors d’une exposition organisée en 1932 par Henry-Russell Hitchcock et Philip Johnson au MoMA, à New York. Frank Lloyd Wright y était également représenté, malgré ses profondes réserves à l’égard du style international.
Cette nouvelle tendance, baptisée style international, soutient que la construction doit davantage rechercher son inspiration dans la tradition d’un pays en particulier, mais se développer de manière universelle. On la retrouve s’exportant en Afrique du Nord, en Amérique du Sud ou au Moyen-Orient.
Ce style se définit par l’assemblage de volumes de béton ou d’acier simples et fonctionnels, l’usage de toits plats, de murs blancs et de fenêtres horizontales. La symétrie et l’ornement sont proscrits. Ce vocabulaire se retrouve dans les travaux de Le Corbusier et de Mies van der Rohe.
Les espaces fluides et les façades dépouillées de leurs bâtiments eurent un impact très important sur les générations suivantes. Après la Seconde Guerre mondiale, ce style fut adopté pour la construction des immeubles de bureaux et domina l’architecture partout dans le monde.
La machine à habiter
D’origine suisse, architecte, peintre, théoricien et écrivain, Charles-Édouard Jeanneret (1887-1965), connu sous le nom de « Le Corbusier », a joué un rôle essentiel dans le développement du modernisme du XXe siècle, aussi bien via ses écrits que par le biais de ses créations architecturales.
Charles-Édouard Jeanneret, dit « Le Corbusier »
Il se forme à l’architecture à l’École des arts décoratifs de La Chaux-de-Fonds. En 1909-1910, il intègre le cabinet d’Auguste Perret à Paris, puis celui de Peter Behrens en Allemagne, en 1911.
La première œuvre d’envergure de Charles-Édouard Jeanneret fut la maison Schwob (1916), construite dans sa ville natale, à La Chaux-de-Fonds. Bien que relativement classique, la maison Schwob présentait des toits plats et des formes géométriques qui lui donnaient un aspect plus abstrait, encore marqué par le passage du jeune architecte chez Behrens et Auguste Perret.
Maison Schwob (1916), construite dans sa ville natale, à La Chaux-de-Fonds
En 1917, Jeanneret s’installa à Paris et, avec l’artiste Amédée Ozenfant, se lança dans la peinture. Ils adoptèrent un style qui avait pour ambition de faire évoluer le cubisme et qu’ils nommèrent « purisme ». Plus calme, structurée et architecturée, cette doctrine visait à résoudre le conflit apparu au début du siècle entre progrès technique et créativité artistique.
Avec le « purisme », il vise l’effacement visuel de la construction en cachant les matériaux, en dissimulant la structure par un crépi blanc enveloppant l’édifice pour ne montrer et exalter que ses volumes purs et parfaits assemblés sous la lumière.
« L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière. »
Le binôme lança une revue, L’Esprit nouveau, qui affichait leur vision de l’art et du design moderne.
Nature morte au verre de vin rouge (1921) – Amédée Ozenfant
Son livre Vers une architecture (1923) est un recueil d’essais issus de L’Esprit nouveau. Ce fut l’un des ouvrages d’architecture les plus influents jamais écrits. À cette époque, Charles-Édouard Jeanneret avait pris le nom de « Le Corbusier », en référence à des ancêtres issus du pays cathare.
Dans son livre, Le Corbusier affirmait que l’ère moderne méritait un nouveau type d’architecture, reposant aussi bien sur la leçon des monuments classiques que sur celle de l’industrie et des machines. Ses illustrations mettaient ainsi en scène le Parthénon, la cathédrale Saint-Pierre de Rome et des paquebots ou des avions. « Une maison est une machine à habiter », écrivit-il. En somme, l’architecture résidentielle devait être réduite à ses fonctions les plus essentielles et bénéficier de tous les apports de la standardisation de la construction.
Extrait de Vers une architecture (1923)
Son livre reprend tous les courants d’avant-garde en matière d’architecture et d’urbanisme, depuis Tony Garnier jusqu’au futurisme italien.
Les cinq points d’une architecture nouvelle
À la fin des années 1920, Le Corbusier, associé à son cousin Pierre Jeanneret, mit sa philosophie en pratique en réalisant une série de maisons blanches, dont la plus célèbre est la villa Savoye, surnommée « Les Heures claires » (1929-1931), du nom de ses commanditaires. Elle exprime de façon magistrale les « cinq points d’une architecture nouvelle », sorte de grammaire moderniste que Le Corbusier venait de définir. Ils se résument ainsi :
Pilotis : À ses yeux, la première condition requise pour qu’un bâtiment soit moderne était qu’il bénéficie d’un nouveau système structurel à base de pilotis. En surélevant la construction, on évitait tout contact avec le sol, réservé au garage et aux services. Les automobilistes pouvaient sortir de leur voiture à sec.
Plan libre : Avec ce support et une trame de poteaux au-dessus, il était possible d’obtenir à l’intérieur un « plan libre », à savoir des pièces déterminées par des cloisons non porteuses.
Façade libre : Dans la mesure où les façades n’avaient pas à supporter le poids du bâtiment, elles pouvaient elles aussi être « libres » et traitées comme un rideau, un simple élément plastique, avec des fenêtres de taille variable.
Fenêtres en longueur : L’architecte préférait la « fenêtre en longueur », c’est-à-dire des bandes vitrées courant sur toute la longueur de la façade afin de permettre un éclairage naturel maximal.
Toit-terrasse : Sur les toits de ses bâtiments, Le Corbusier recommandait de planter des jardins afin de laisser entrer la nature dans la ville. C’est le principe de la toiture-jardin ou « toit-terrasse ».
« Les Heures claires » ou la villa Savoye
Située à Poissy, la villa Savoye est l’une des icônes du modernisme du début du XXe siècle. Avec son cousin Pierre Jeanneret, Le Corbusier a conçu et réalisé cette maison de week-end de 1929 à 1931 pour la famille Savoye. Elle prévoit un emplacement pour la voiture, de sorte que les propriétaires puissent se garer sous la maison et sortir à sec en cas de pluie. Au lieu de monter les escaliers destinés au personnel, les Savoye empruntaient des rampes pour atteindre les pièces principales au premier étage et les chambres au sommet. Sur le toit, des balustrades métalliques et une enceinte en forme de cheminée donnent à l’édifice une allure de paquebot.
Villa Savoye (1929-1931)
Tous ces éléments traduisent avec ingéniosité les « cinq points d’une architecture moderne » énoncés par Le Corbusier en 1927, qui marqueront plusieurs générations d’architectes : pilotis, plan libre, façade libre, fenêtres en longueur et toiture-terrasse. De sa théorie du purisme, il a conservé le recours aux formes simples. Cependant, les lignes géométriques s’imbriquent, créant des volumes complexes, inscrits dans un cube de béton armé posé sur pilotis. Sur les quatre façades, les fenêtres en bandeau sont autant de tableaux découpés dans le paysage, offrant un dialogue permanent avec la nature environnante.
À l’intérieur, la villa comprend des cloisons indépendantes de la structure du bâtiment, pour former ce que Le Corbusier appelle le plan libre. Même la salle de bains des propriétaires était un espace ouvert, avec un fauteuil inclinable carrelé en bleu pour que Mme Savoye puisse se reposer après avoir fait de l’exercice.
Salle de bains de la villa Savoye
Le toit sert de jardin, les murs incurvés entourant un solarium. Si Le Corbusier avait déjà expérimenté ces concepts dans plusieurs maisons et ateliers d’artiste en région parisienne, la villa Savoye lui permit de les mettre en œuvre au sein d’un bâtiment autonome, bénéficiant d’une vue dégagée des quatre côtés.
La villa Savoye est un brillant exemple des premiers pas du modernisme, qui n’est pourtant pas sans rappeler de grands édifices historiques. Ses proportions et ses colonnes blanches traduisent en effet l’intérêt de Le Corbusier pour le Parthénon et d’autres monuments antiques d’Occident. Ses logements sur pilotis rappellent en outre la disposition des pièces d’habitation situées à l’étage, appelé piano nobile, dans les villas de la Renaissance. Ces échos du passé ancrent les théories de Le Corbusier dans les canons de l’architecture. Dans le même temps, cette maison tourne le dos à la tradition en offrant un maximum de lumière et d’espace.
Vue sur la terrasse depuis le salon
Mais cette architecture était aussi en avance sur les matériaux de son temps. De grandes baies en vitrage simple provoquaient de fortes chaleurs dans le salon en été. Quant aux toits plats, ils souffraient d’infiltrations fréquentes d’eau de pluie. La villa connut de nombreuses malfaçons qui se traduisirent par des recours contre l’architecte. Dès 1936, Mme Savoye écrivit à Le Corbusier : « Il pleut dans l’entrée, il pleut dans la rampe et le mur du garage est complètement trempé. Il pleut dans ma salle de bains qui est inondée à chaque pluie. » Les Savoye restèrent malgré tout fortement attachés à la villa. À l’arrivée de la guerre, ils se retirèrent progressivement de la maison.
Après des années d’abandon, la villa Savoye a été sauvée de la démolition en 1959. Elle est classée monument historique en 1965 sous l’impulsion d’André Malraux. Plusieurs fois restaurée, malgré un blanc monacal contestable d’un point de vue historique, elle a retrouvé sa splendeur d’origine et sa puissance de manifeste architectural.
La Société des Nations
En 1927, Le Corbusier, associé à son cousin Pierre Jeanneret, participe à un concours international (377 projets sont présentés) pour le siège de la Société des Nations à Genève. Le bâtiment qu’il proposa pour loger la nouvelle organisation politique était un ensemble de bâtiments modernes donnant sur des jardins et situés près du lac de Genève. Les immeubles de bureaux se détachaient nettement de la grande salle de réunions dont le plan trapézoïdal rayonnait vers l’extérieur, pour représenter la mission de la Société des Nations dans le monde. Le Corbusier rejetait en somme l’image d’un palais, pour concevoir un équipement fonctionnel, utilisant les techniques de construction modernes.
Dessin du projet de Le Corbusier pour la Société des Nations de Genève
Bien que classé au premier rang d’une liste de neuf projets primés par le jury, qui avait eu beaucoup de mal à les départager, le projet de Le Corbusier fut éliminé quelques mois plus tard. La légende veut que l’architecte n’ait pas dessiné ses plans à l’encre de Chine, comme le spécifiait le règlement du concours. En fait, c’est bien l’audace de l’architecture proposée qui avait été sanctionnée ; les experts réunis en novembre 1927 admettaient les qualités d’organisation du projet, mais constataient que « dans son désir d’innover, il applique sans atténuation à un édifice qui doit, malgré tout, jouer un rôle représentatif, des formules et des procédés qui, présentés sous une forme aussi schématique, paraissent convenir plutôt à des bâtiments purement utilitaires ».
On préfère à l’idée de Le Corbusier un projet plus conventionnel, une grande composition monumentale jugée plus digne de l’institution.
La charte d’Athènes
Le scandale qui fait suite à la disqualification de Le Corbusier place l’architecte français sous les feux de la rampe en tant qu’acteur majeur de l’avant-garde européenne. En 1928, il est l’un des fondateurs des Congrès internationaux d’architecture moderne, les CIAM, une organisation destinée à défendre l’architecture et l’urbanisme progressistes recalés lors du concours pour la Société des Nations. Ce groupe d’architectes et d’urbanistes, dont Walter Gropius, avait pour objectif de promouvoir la cause du modernisme au sein de la profession des architectes (le dernier congrès eut lieu en 1959).
Le IVe CIAM de 1933, dont le thème était « la ville fonctionnelle », apporta des conclusions que Le Corbusier reprit dans La Charte d’Athènes, publiée anonymement en 1942, puis en 1957, cette fois sous son nom. Le succès futur de La Charte d’Athènes est en grande partie dû à la capacité de Le Corbusier à clarifier son propos par l’emploi d’un style direct. Les propositions d’urbanisme peuvent se résumer ainsi :
Espaces dégagés pour favoriser l’ensoleillement, la verdure et l’hygiène
Suppression de l’alignement des habitations sur la rue et suppression de la rue elle-même
Condamnation de la banlieue, éradication des îlots insalubres, préservation des centres historiques, respect des caractéristiques régionales dans l’établissement des plans d’urbanisme
Répartition en zones affectées aux différentes fonctions de la cité (zonage)
Les habitations, quant à elles, seront hautes, collectives et densément peuplées, mais disposées dans des espaces verts et éloignées les unes des autres, mêlées aux écoles et aux édifices dédiés aux loisirs, les lieux de travail étant quant à eux facilement accessibles depuis la zone résidentielle.
L’urbanisme se trouve donc résumé par La Charte d’Athènes à quatre grandes fonctions, bien délimitées : habiter, travailler, se divertir, circuler.
On peut observer qu’elle reprend les idées avancées depuis près d’un siècle par différents utopistes et urbanistes de la première heure comme Ebenezer Howard et Tony Garnier, dont Le Corbusier s’est lui-même inspiré pour sa « ville radieuse ».
La mise en pratique de la charte d’Athènes a cependant révélé de nombreuses lacunes dans l’utopie des architectes. Ainsi, le fait de placer la circulation au même rang que d’autres fonctions essentielles, comme l’habitat, aura pour conséquence le sacrifice de la ville moderne à la voiture. Par ailleurs, la suppression de la rue enlève à la cité l’un de ses principaux attraits, notamment celui des petits commerces. Enfin, l’amplification de l’ensoleillement grâce au dégagement des espaces, posée comme prioritaire, est une idée applicable aux pays de climat tempéré ou nordique, mais qui se révèle calamiteuse dans les pays chauds et secs, où La Charte d’Athènes a été appliquée plus que de raison.
L’utopie urbanistique
Là où Le Corbusier était très apprécié du public pour ses villas d’un goût d’avant-garde, son utopie de l’urbanisme sera fortement critiquée.
Les principes de Le Corbusier furent repris pour la conception de villes entières. Dans ses projets visionnaires, comme son projet de « Ville contemporaine de 3 millions d’habitants » (1922), il prétend notamment remplacer le centre traditionnel de la plupart des grandes villes européennes par un ensemble de 24 gratte-ciels de bureaux de 60 étages, bâtis sur plan cruciforme, qui accueilleraient chacun de 10 000 à 50 000 employés, le tout au centre d’un vaste espace vert.
Ville contemporaine de 3 millions d’habitants (1922)
Puis pour le « Plan Voisin pour Paris » (1925) et des « cités radieuses » (1930-1936), Le Corbusier suggéra des regroupements ordonnés de gratte-ciel érigés sur pilotis. Ces plans proposant de très fortes densités étaient à l’opposé de la « Broadacre City » de Frank Lloyd Wright, mais ils visaient de la même façon à faire entrer un maximum de verdure dans la ville.
Le Corbusier estimait que l’on pouvait maintenir dans Paris la même population tout en remplissant la ville à 95 % d’espaces verts.
Le plan Voisin pour Paris
C’est en 1925 que Le Corbusier reprend son projet pour en faire le « plan Voisin pour Paris ». Il y propose l’implantation de 18 tours de bureaux de 200 mètres de haut en plein cœur de la ville. La capitale atteint son pic de population de 2 850 000 habitants. Plus que jamais, la ville souffre de surdensité. La tuberculose fait des centaines de victimes chaque année.
Maquette du « Plan Voisin pour Paris » (1925)
Le Corbusier s’associe à un industriel de l’automobile, Gabriel Voisin, et imagine 18 immeubles de bureaux de forme cruciforme au cœur de Paris. Le Corbusier fait un grand coup et dit : « l’urbanisme moderne c’est ça ». Il adapte la ville au défi du XXe siècle, c’est-à-dire à l’essor du tertiaire et à celui de la circulation automobile. Il faut désormais supprimer tout ce que vous avez connu : Paris passe à une autre dimension. Dans la ville de l’époque, c’est un choc terrible. Le Corbusier souhaite raser une grande partie du quartier du Marais et des Halles actuelles et n’en garder que quelques monuments du vieux Paris tels des colifichets : le Louvre, le jardin des Tuileries, l’Hôtel de Ville. Les deux portes de Louis XIV, porte Saint-Denis et porte Saint-Martin, sont agencées dans une immense place. Les monuments se retrouvent alors hors d’échelle et deviennent des choses sans objet.
Porte Saint-Denis et Saint-MartinModélisation du plan VoisinPlan Voisin pour Paris (1925)
Le Corbusier écrira que ce n’est pas un projet destiné à voir le jour dans les années qui viennent et que ce n’est qu’une proposition.
Mais cette proposition doit être en mesure d’élever le débat sur la ville à un niveau conforme à l’époque.
La ville radieuse
Même si ses plans d’urbanisme pour la capitale ne virent jamais le jour, Le Corbusier réalisa plusieurs unités d’habitation issues des « villes radieuses » qui constituaient la base de son urbanisme.
La « ville radieuse » est constituée de tous les grands principes énumérés par Le Corbusier, qu’il aura toujours du mal à appliquer dans la réalité. Dans tous ses ouvrages, et notamment La Ville radieuse (1935), Le Corbusier proclame toujours avec ferveur le retour à la géométrie, aux lignes droites et à la standardisation de ce qui constitue la ville et l’habitat.
Le désastre contemporain a, pour Le Corbusier, deux aspects : d’une part, le lotissement, qui est l’exil et la promiscuité du peuple ; d’autre part, les entassements d’immeubles, avec leurs cours sans air et leurs rues étroites.
Adversaire farouche de la banlieue et des maisons individuelles, il entend densifier le centre-ville au maximum en regroupant 1 600 habitants par unité d’habitation (un immeuble), chacune haute de 50 mètres et séparée des autres par 150 mètres d’espaces verts. Le Corbusier détermine sept types de voies de circulation, « la règle des 7 V », pour la circulation motorisée ou piétonnière, rapide ou ralentie, etc.
Plans et maquette de la ville radieuse(1935)
Certaines de ses réalisations, comme le Pavillon suisse de la Cité internationale universitaire de Paris (1930-1933) dont les éléments standards ont été préfabriqués en usine pour être assemblés sur place, servent d’ébauche à l’unité d’habitation de la « ville radieuse ».
Pavillon suisse de la Cité internationale universitaire de Paris (1930-1933)
De 1945 à 1965, Le Corbusier proposera plusieurs fois sa « ville radieuse », suscitant chez ses contemporains rejet et incompréhension. En 1945, au lendemain de la guerre, deux chantiers de reconstruction lui sont proposés, mais à Saint-Dié (Vosges) comme à La Pallice (près de La Rochelle), ses projets de « ville radieuse » sont sévèrement repoussés.
Dans les années qui suivront, Le Corbusier devra se contenter d’unités d’habitation isolées, sorties de leur contexte et vouées à l’échec. L’unité d’habitation la plus connue sera celle de Marseille, construite entre 1947 et 1952. Elle soulèvera une tempête d’indignation parmi les architectes, les journalistes relayant la polémique.
Unité d’habitation de Marseille(1947-1952)
Reprenant l’idée de la maison commune du phalanstère, élaborée dès le XIXe siècle par les premiers utopistes socialistes et reprise par les soviétiques (c’est en URSS que Le Corbusier réalise son premier immeuble collectif, le Centrosoyouz, à la fin des années 1920), l’unité d’habitation est, dans l’esprit de Le Corbusier, la pierre angulaire de la cité radieuse. Elle est elle-même conçue comme une petite ville autonome et verticale. À l’origine, l’unité de Marseille comportait : une allée commerçante intérieure à mi-hauteur visible de l’extérieur par des lames verticales, une école maternelle sur le toit, un gymnase, des salles de réunion, un restaurant.
Mais l’idéal de vie communautaire est vite trahi quand, en 1954, l’État, propriétaire des locaux, vend les appartements, à la seule exception de la maternelle. Les prolétaires, à qui Le Corbusier destinait l’unité d’habitation, cèdent alors la place à des cadres supérieurs et à des professions libérales. Quant au parc au centre duquel l’unité d’habitation devait demeurer, il a disparu sous le béton.
D’autres unités d’habitation seront bâties à Rezé (1953-1955), Berlin (1956-1958) ou Briey-en-Forêt (1959-1961), mais la « ville radieuse » elle-même ne verra jamais le jour.
Unité d’habitation de Briey-en-Forêt en Meurthe-et-Moselle
Suite de sa carrière
Après la Seconde Guerre mondiale, Le Corbusier prit une nouvelle orientation. Son architecture cubique blanche des villas laissa la place à des formes sculpturales plus complexes en béton brut.
Avec un style qu’on appellera « brutalisme », il va adopter une position plastique inverse en exhibant, cette fois, la construction, les matériaux, les éléments de structure, en exaltant la matière brute comme le béton ou la brique, en révélant la technique mise en œuvre, et la poésie de ses imperfections.
L’une de ses œuvres les plus saisissantes est Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp (Doubs, 1950-1955), œuvre lyrique dans laquelle Le Corbusier donne la pleine mesure de son sens du sacré et de son génie de plasticien.
Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp (1950-1955)
Au couvent de La Tourette, près de Lyon (1953-1960), il confère à la lumière et au béton brut le rôle de matériaux essentiels, répondant parfaitement aux besoins des Dominicains.
Le couvent de La Tourette (1953-1960)
Dans les années suivantes, Le Corbusier dessina également son seul bâtiment américain, le Carpenter Center for the Visual Arts, au sein de l’université Harvard (1959-1963).
Carpenter Center for the Visual Arts (1959-1963).
Il avait découvert New York en 1935 et rêvait de faire la preuve de la validité de ses thèses en Amérique, mais ses tentatives se soldèrent par quelques déconvenues. Ce fut notamment le cas avec le siège des Nations unies, à New York : Le Corbusier inspira en partie le projet, mais fut exclu de l’équipe chargée de l’exécution des bâtiments. Il intenta un procès pour plagiat.
La réussite indienne
Fort de sa réputation internationale, Le Corbusier fut sollicité par le gouvernement indien pour organiser la ville de Chandigarh, capitale du Pendjab. C’était l’occasion pour lui de travailler, enfin, à une grande échelle : auteur, à partir de 1950, du plan d’urbanisme de la ville, il y construisit également le Palais de l’Assemblée, achevé en 1962. Si Chandigarh permit à Le Corbusier d’appliquer ses principes urbains et architecturaux à l’échelle d’une ville, il dut les adapter au climat et au mode de vie indiens. Une autoroute, exclusivement réservée aux voitures, alimentait la ville.
Palais de l’Assemblée (vue 1)Palais de l’Assemblée (vue 2)Palais de l’Assemblée (vue 3)Bâtiments du SecrétariatBâtiment de la Haute CourComplexe du Capitole de Chandigarh, capitale du Pendjab, à partir de 1950
Il renonce notamment à son concept de ville verticale en optant pour une cité horizontale. Par ailleurs, son usage du béton crée de nouvelles formes, à l’image des courbes du Palais de l’Assemblée. Son cousin Pierre Jeanneret, qui construisit les autres bâtiments, fit le choix d’utiliser la brique locale et l’argile pour les logements populaires, estimant le béton moins durable pour le climat extrême de la région. Il poursuivit seul l’aménagement de Chandigarh.
Sollicité dans le monde entier à la fin de sa carrière, Le Corbusier s’était fait construire un minuscule cabanon sur la Côte d’Azur, à Roquebrune-Cap-Martin. C’est là qu’il venait se ressourcer, loin du tumulte de la vie parisienne alors que sa santé déclinait. C’est là aussi qu’il repose : mort en août 1965 alors qu’il nageait en Méditerranée, l’architecte aura droit à des funérailles quasiment nationales, son ami André Malraux lui rendant un vibrant hommage dans la cour Carrée du Louvre.
Conclusion
Comme de nombreux utopistes, Le Corbusier restera incompris toute sa vie. Aussi audacieux que ses projets aient pu paraître, ils proposaient de réelles solutions aux problèmes urbains. Le Corbusier a en effet pratiqué, dès ses premiers articles dans la revue L’Esprit nouveau, une synthèse des principales idées urbanistiques de ses prédécesseurs et contemporains. Il en tirera de grands projets urbanistiques : le « plan Voisin pour Paris » ou la « ville radieuse ».
Son discours dogmatique le fera passer pour un progressiste sans nuance, aveugle aux besoins réels de l’homme. Beaucoup de projets resteront à l’état de plans, seules des unités d’habitation isolées, coupées de leur contexte, subsisteront.
L’architecte fut cependant aussi brillant que rejeté et laissa quelques réalisations remarquables, comme la ville de Chandigarh. Ce seront surtout les continuateurs de Le Corbusier, architectes sans inspiration, qui porteront préjudice à ses idées : leur interprétation réductrice conduira à l’édification des cités-dortoirs tout au long du XXe siècle.
Il souhaitait relever ce défi et affronter aussi le problème social majeur de cette période : le logement de masse. Le Corbusier est un emblème de l’architecture moderne qui a répondu aux demandes de son temps. Il fut l’un des principaux acteurs d’un mouvement collectif sans équivalent par l’ampleur de sa mobilisation, par sa réflexion et par son éthique.
Épilogue – Charlotte Perriand
Les architectes masculins à l’origine du mouvement moderne ne furent pas ses seuls contributeurs : plusieurs collaborèrent avec des femmes qui apportèrent une contribution essentielle au mouvement. Leur talent n’a été reconnu que récemment.
Charlotte Perriand (1903-1999), formée à l’École des arts décoratifs de Paris, a conçu des meubles à la pointe du progrès encore fabriqués de nos jours.
Charlotte Perriand, Japon, 1956
À partir de 1927, elle devint architecte d’intérieur et ouvrit son atelier place Saint-Sulpice, à Paris. Son intérêt et sa curiosité pour le mobilier d’intérieur l’amenèrent à collaborer avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret des années 1920 aux années 1930. Elle créa de nombreux intérieurs et du mobilier pour Le Corbusier, dont plusieurs pièces en acier tubulaire longtemps attribuées à ce dernier seul. C’est le cas de la célèbre chaise longue B306, à inclinaison variable, qui est en fait signée par trois auteurs : Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand.
Chaise longue B306Chaise longue B306 en bambou d’inspiration japonaise
Elle travaille alors sur des réalisations majeures telles que la villa Church, la villa Savoye, la Cité de refuge de l’Armée du Salut et le Pavillon suisse à la Cité internationale universitaire.
En 1940, Charlotte Perriand est nommée conseillère pour l’art industriel par le gouvernement japonais. Elle part à Tokyo et rentrera en France en 1946. On trouvera dans chacune de ses œuvres une influence nippone, avec notamment l’emploi plus systématique du bois.
Dans les années 1950, elle opta pour les designs modulaires et réalisa des cellules industrialisées pour les stations de ski.
Le refuge tonneau (1938)
Des projets phares suivront, notamment avec Air France (1957-1963) et le Musée national d’art moderne de Paris (1963-1965). De nombreuses expositions mettront ensuite Charlotte Perriand en tête d’affiche pour sa synthèse des arts et sa vision singulière.
Elle disparaît le 27 octobre 1999 à Paris.
En 1952, Charlotte Perriand collabore avec les Ateliers Jean Prouvé : la bibliothèque de la Maison de la Tunisie, à la Cité internationale universitaire
Bibliographie : Deborah K. Dietsch et Simon Texier, L’Architecture pour les nuls, First, 2013
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