Pierrefonds, un château fort pour un siège qui n’aura jamais lieu
Forteresse médiévale, résidence impériale et manifeste architectural : comprendre comment Viollet-le-Duc réinventa Pierrefonds pour Napoléon III.
Par Raphaël FederspielPublié le 4 juillet 2020Mis à jour le 20 août 2026
Introduction
Avec ses murailles et ses tours, le château fort répond au besoin d’un monde médiéval en guerre où de grands seigneurs règnent sans partage sur leur territoire. Mais à quoi sert de construire un château quand les chevaliers ont disparu et quand la guerre ne se fait plus à coups d’épée et de trébuchet, mais à coups de fusil et de canon ?
Au milieu du XIXe siècle, au moment où l’on a inventé le marteau-piqueur pneumatique, l’ascenseur hydraulique et la dynamite, on a bâti à Pierrefonds une forteresse imprenable dont le seul défaut est d’avoir quatre cents ans de retard.
L’origine du projet
C’est un faux, ou plutôt une reconstitution. Car il y avait bien un vrai château du Moyen Âge à Pierrefonds, mais il était en ruine.
Le saviez-vous ?Comme beaucoup d’autres châteaux forts, il a été démoli sous Louis XIII. Son premier ministre, le cardinal Richelieu, fit détruire en France tous les châteaux fortifiés n’ayant pas d’intérêt militaire, afin de prévenir toute dissidence dans le royaume.
En 1857, Napoléon III décide d’y installer sa résidence de campagne. En 1858, l’architecte propose d’abord, dans un goût très romantique, de ne restaurer que le donjon et de conserver les ruines alentour. Deux ans plus tard, il change d’avis et propose de reconstruire le château tout entier.
En 1870, la guerre avec la Prusse interrompt les travaux. La France est battue. Napoléon III est chassé du pouvoir. La IIIe République hérite du chantier. Alors que le pays est ruiné par la défaite, les députés réunis en séance spéciale débloquent des crédits pour terminer les travaux, jugeant que la construction de Pierrefonds est une œuvre capitale pour l’architecture moderne.
Pierrefonds n’est pas le château de Napoléon III, mais le château d’un architecte : Eugène Viollet-le-Duc, un homme à contre-courant des goûts de son temps.
Eugène Viollet-le-Duc
C’est un dessinateur remarquable, curieux de toutes les techniques de construction. Il méprise l’enseignement académique de l’École des beaux-arts et préfère apprendre son métier sur le terrain.
Il est fasciné par l’architecture du Moyen Âge. Il y cherche les principes d’un art de bâtir dont son siècle a perdu le secret. Il est connu pour avoir reconstruit des monuments ruinés. Il sauve de la démolition l’abbaye de Vézelay, restaure la cathédrale Notre-Dame de Paris ou relève les remparts de Carcassonne.
La théorie
Et pendant ce temps, il fait aussi la guerre aux architectes de son siècle. Pour Viollet-le-Duc, les règles académiques prônent une belle construction sans en prévoir la fonction. Cela crée pour ses habitants un inconfort inévitable, pour le seul plaisir visuel des passants extérieurs.
Il faut donc partir non plus de la forme d’un bâtiment, mais de sa fonction, comme savaient le faire les maîtres maçons du Moyen Âge. L’enceinte fortifiée du château de Pierrefonds ne s’embarrasse pas d’apparence. On ne veut pas plaire aux assaillants, mais les empêcher d’entrer ! C’est ce qu’on appelle une architecture fonctionnelle.
L’extérieur
Recréer l’espace
L’architecte joue à la guerre. Pour restaurer fidèlement l’enceinte d’origine, il calcule le nombre de soldats qu’il faut pour la défendre. Il imagine les manœuvres des assaillants ou les ripostes des assiégés.
Son château fort est prêt à soutenir un siège qui n’aura jamais lieu.
Heureusement, d’ailleurs, car certains ouvrages défensifs, comme ceux du pont-levis, sont fantaisistes. Ces barbacanes ne sont qu’un décor, une transition entre l’échelle colossale de l’enceinte fortifiée et l’échelle humaine des espaces intérieurs.
Entrée du château avec barbacane du pont-levis au premier plan
La cour d’honneur
La cour est composée de différents bâtiments brutalement accolés. Les volumes et les façades se contredisent. Pour les architectes académiques, ce mépris de l’uniformité et de la régularité des proportions est le comble du mauvais goût.
La cour d’honneur
Pour Viollet-le-Duc, c’est la fonction qui commande.
Des colonnes trop larges et trop courtes ? Elles supportent la charge d’un édifice et elles ont la dimension et la forme de leur fonction.
Les bâtiments de la cour intérieure sont des créations de l’architecte. Seule leur disposition suit l’ancien plan au sol. Il ne s’agit plus de restaurer un monument historique mais de le construire. L’architecture médiévale devient un registre que Viollet-le-Duc utilise au gré de son imagination avec une liberté unique pour un architecte de son siècle.
Le donjon
Le donjon était le point de départ de la commande. Il respecte le plus le bâtiment d’origine. C’était aussi le bâtiment le moins ruiné. La reconstruction a complété les ruines pour retrouver le plan et l’élévation d’origine.
La seule fantaisie est l’escalier d’honneur avec son perron.
Le donjon depuis la cour d’honneur
À l’intérieur, on retrouve la structure primitive du donjon médiéval : trois étages aux plans identiques, exactement ce qu’il faut pour les appartements privés de Napoléon III et de sa famille.
Mais l’architecte réinvente entièrement le décor peint, aux armoiries de Louis d’Orléans, propriétaire du précédent château. Certaines pièces ne seront pas terminées. Après la chute du Second Empire et l’abandon du projet de résidence privée, la République n’a pas jugé nécessaire de finir les travaux de peinture.
Salon de réception du donjon
Les intérieurs
Les appartements des invités
À l’entrée des appartements des invités, l’architecte imagine un grand escalier qui n’existait pas dans le château médiéval. Le cavalier garde l’entrée : Louis d’Orléans, prêt à charger.
Si la statue n’a rien d’étonnant, sa position est absurde. Elle est collée au bas de l’escalier. Elle contredit brutalement la montée. Pourquoi faire un escalier si large puis le couper en deux ?
Entrée de l’aile des invités
Il ne mène en réalité qu’à une autre volée de marches. Cette dernière mène à son tour à un grand vestibule, aujourd’hui gardé par un lion ailé.
Enfin, un troisième escalier, logé dans la paroi, s’enfonce dans la voûte puis mène aux chambres des invités. D’un point de vue pratique, cet enchaînement est aussi compliqué qu’inutile.
Mais il cache une idée nouvelle : l’architecture n’est pas faite pour être contemplée de manière statique, mais se déroule comme un récit dans l’espace et le temps.
La chapelle
La cour du château est comme la place d’une petite ville. Elle offre tous les services indispensables à une société qui vit en autarcie. Depuis le Moyen Âge, la chapelle de Pierrefonds a une structure originale. Sa nef est un bâtiment de la cour intérieure, mais son abside est logée dans l’une des tours de l’enceinte fortifiée. C’est une alliance originale de la guerre et de la religion.
Chapelle vue de l’extérieur
L’architecte restaure fidèlement la voûte de l’abside d’origine, mais il poursuit là où le maçon du Moyen Âge s’est arrêté et ajoute une seconde voûte de son invention.
« Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. »
La chapelle médiévale n’avait qu’un seul niveau. Au-dessus se trouvait, à l’origine, un espace d’usage militaire donnant sur le chemin de ronde.
Double voûte et tribune au-dessus de l’autel, vues depuis le premier étage
Il supprime la séparation pour plus de lumière et de hauteur et crée une élévation d’une complexité inattendue.
Ici, il ne se contente pas de malmener la vérité archéologique. Au-dessus de l’ancienne abside, il installe une tribune au-dessus de l’autel : c’est une entorse sérieuse aux règles édictées par l’Église.
Au second étage, il invente de toutes pièces une rosace visible de l’extérieur. Viollet-le-Duc garde l’entrée, où il s’est représenté sur l’une des statues.
La tribune ouvre d’un côté sur la nef et de l’autre sur le chemin de ronde. Les soldats peuvent assister à l’office sans quitter leur poste. Être à la fois dedans et dehors dans la pénombre de la chapelle et dans la lumière du paysage.
La grande galerie
Séparer l’extérieur de l’intérieur : Viollet-le-Duc est l’un des premiers architectes qui cherche à transgresser cette frontière.
Grande galerie de la cour abritant la salle des gardes et la salle des Preuses
C’est le cas du mur qu’il élève en façade du plus grand bâtiment de la cour. Il a travaillé dans son épaisseur pour y créer un véritable espace flottant entre le dedans et le dehors.
C’est en fait une double paroi donnant alternativement d’un côté, puis de l’autre. Au rez-de-chaussée, une galerie ouverte sur la cour ; à l’entresol, une autre galerie donnant, au contraire, sur l’intérieur ; et, coiffant le tout, un balcon qui longe la grande salle de l’étage.
Ici encore, apparence et fonction sont indissociables. Ce n’est pas seulement une belle façade : on peut aussi circuler dedans.
Les chimères
Même là où il semble le plus s’en éloigner, Viollet-le-Duc reste fidèle à sa logique. Les créatures du château sont, assure-t-il, conformes aux lois de l’anatomie. Ce ne sont pas de simples chimères, mais des monstres viables qui, s’ils avaient existé, auraient pu se déplacer, s’alimenter et se reproduire. Ces animaux, il les a tous inventés. Dans la marge d’un de ses dessins, il a noté : « Animaux que Noé n’a pas jugé convenable d’introduire dans son arche. »
À la manière des gargouilles des cathédrales gothiques, certaines sculptures répondent à une fonction : la monstrueuse salamandre sert de conduit pour l’écoulement des eaux de pluie.
La salle des Preuses
Une autre conception s’affirme dans le château de Pierrefonds : celle de la matière et de la couleur. La salle des Preuses en est l’un des plus beaux exemples. Viollet-le-Duc se sert du passé pour inventer de nouveaux rapports entre un volume et son décor. « La décoration n’est pas une simple parure ; elle tient à l’édifice non comme le vêtement, mais comme les muscles et la peau à l’homme », dit Viollet-le-Duc.
L’architecte devient ainsi le metteur en scène d’un spectacle total dont il conçoit tous les détails.
Cette idée sera reprise à la fin du siècle par le mouvement de l’Art nouveau. Ses éminents représentants, comme Victor Horta ou Paul Hankar, reconnaissaient en Viollet-le-Duc leur précurseur.
Achevée en 1867, la salle des Preuses est ouverte comme musée à l’occasion de l’Exposition universelle afin de présenter la collection d’armes et d’armures de Napoléon III. Une tribune d’orchestre située au-dessus de la salle d’armes la domine.
Salle des Preuses
La pièce comporte une cheminée monumentale à double foyer. C’est, là encore, une création de l’architecte. Elle est ornée de neuf statues féminines : les Preuses. Cette création est inspirée d’un château voisin et évoque l’amour courtois.
C’est une galerie d’apparat destinée à accueillir la collection d’armes et d’armures de Napoléon III. Cette collection se trouve aujourd’hui au musée de l’Armée, à l’hôtel des Invalides, à Paris.
À cette profusion colorée s’oppose la brutalité de la pierre. Cet escalier en fait la démonstration. Construit en porte-à-faux, il épouse la paroi d’une tour. Au mouvement de la courbe s’opposent les arêtes vives du dessous des marches, restées à nu. L’aspect, ici, n’est plus une conséquence de la structure : c’est la structure elle-même. Le plaisir immédiat de la couleur fait place à l’idéal géométrique de la forme pure. Cet escalier finit sur une tribune aveugle.
Escalier de la tour Alexandre
La force de Pierrefonds naît de cette confrontation permanente de choix opposés. L’architecte passe sans transition d’un univers à l’autre, sans ménager son visiteur.
Les sous-sols
Même si Viollet-le-Duc affirme que l’architecture gothique est avant tout raisonnable et cartésienne, il se laisse aussi tenter par une autre image du Moyen Âge, plus romantique et plus sombre.
Dans un coin reculé du château, il a imaginé cet extraordinaire escalier aux volées suspendues. Théâtral et démesuré, il évoque catacombes et oubliettes.
Cependant, la descente aux enfers ne mène qu’aux chaudières du chauffage central. Une concession que Viollet-le-Duc trouve parfaitement légitime : « On ne peut pas demander aux gens de s’enrhumer par amour de l’archéologie ! »
À partir des années 1950, ce lieu devient un dépôt de gisants. Ces copies en plâtre de personnages illustres avaient été commandées par Louis-Philippe. Elles occupaient Versailles avant d’être déménagées à Pierrefonds.
Conclusion
« Un pays qui a supprimé l’aristocratie et tout ce qu’elle entraîne de privilège ne peut sérieusement bâtir de château, car qu’est-ce qu’un château avec la division de la propriété, sinon le caprice d’un jour, une demeure dispendieuse qui périt avec son propriétaire et ne laisse aucun souvenir ? »
À travers ces mots, l’architecte décrit l’ultime contradiction de son entreprise. Construire un château du Moyen Âge au XIXe siècle ne sert à rien. Ici, la fonction règne en seigneur, mais n’a plus aucune utilité.
Et c’est justement parce qu’il était libéré des contraintes de l’usage que Viollet-le-Duc a pu faire de Pierrefonds la démonstration d’un pur plaisir d’architecture.
Bibliographie :
Auteurs multiples, Théorie de l’architecture de la Renaissance à nos jours, Taschen, 2006
François Loyer, Histoire de l’architecture française de la Révolution à nos jours, Mengès–Éditions du Patrimoine, 1999
Gérard Dalmaz, Le château de Pierrefonds, Éditions du Patrimoine – Centre des monuments nationaux, 2010
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