La saline d’Arc-et-Senans, théâtre social et utopie d’une ville
De la manufacture royale à la ville idéale : découvrir comment Claude-Nicolas Ledoux transforma une usine de sel en manifeste architectural, social et utopique.
Par Raphaël FederspielPublié le 24 juillet 2020Mis à jour le 21 avril 2026
Introduction
Située sur le territoire de la commune d’Arc-et-Senans, une construction imposante et étrange domine le paysage, avec ses colonnes doriques et sa grotte artificielle. Un bâtiment aux allures de caserne entourant une sorte de temple. Tout ici semble être écrit dans une langue mystérieuse. Pourtant, ce n’est qu’une usine qui fabrique du sel : une saline.
Mais à travers cette image industrielle se cache une volonté plus forte : créer une usine idéale pour une ville idéale. Bercé par les idées des Lumières, et en particulier celles de Rousseau, ce lieu sera dédié au travail et à la vie des hommes. Derrière un décor antique, on trouve l’utopie d’un mode d’existence meilleur, plus sain et plus joyeux. Et sans que jamais le regard royal ne s’en éloigne.
Contexte
Commandée sous Louis XV, qui en approuva personnellement les plans, elle fut construite de 1775 à 1779, sous le règne de Louis XVI, dix ans seulement avant la Révolution française. Son architecte est à la fois homme de cour et homme de terrain : Claude-Nicolas Ledoux.
Portrait de Claude-Nicolas Ledoux avec sa fille Adélaïde – Antoine-François Callet – Musée Carnavalet
Architecte du roi, il est le favori de l’aristocratie éclairée et des milieux de la haute finance pour lesquels il construit châteaux et hôtels particuliers. Architecte philosophe, il est convaincu que seule l’architecture peut guérir l’humanité souffrante : « Il n’existe pas un homme sur la Terre qui ne soit susceptible d’être secouru par un architecte. »
Ledoux expose longuement ses idées dans un livre testament intitulé L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation. Il y décrit des bâtiments rêvés, comme une maison que traverse une rivière ou un atelier destiné aux ouvriers fabriquant des cercles de tonneau, et d’autres qu’il a effectivement construits, comme le théâtre de Besançon. Pour Ledoux, les formes d’un bâtiment devaient traduire directement sa fonction.
Maison des directeurs de la LoueAtelier destiné aux tonneliersThéâtre de Besançon
Mais c’est à la saline que revient la place la plus importante dans ce livre, bercée entre l’imaginaire et le réel, sans que jamais le lecteur n’en voit la frontière.
En 1771, Ledoux est nommé inspecteur des salines de Franche-Comté. Une fonction lucrative. Le sel, or blanc de l’Ancien Régime et monopole royal, est l’une des principales sources de revenus de l’État. Dans les ateliers, le sel était obtenu par évaporation des eaux salées qu’on faisait chauffer. En Franche-Comté, le sel provient d’une source souterraine d’eau salée exploitée depuis l’Antiquité. La plus importante se trouve dans la ville de Salins-les-Bains, située à quelques kilomètres d’Arc-et-Senans. Mais à la fin du XVIIIe siècle, cette exploitation est en crise. La situation encaissée de la ville de Salins-les-Bains empêche d’agrandir l’usine et de moderniser la production. De plus, le bois nécessaire à la fabrication du sel commence à manquer dans les environs. Le transport de l’eau salée étant moins cher que celui du bois, Ledoux propose de faire voyager l’eau vers la forêt proche de la nouvelle saline. Une canalisation de vingt et un kilomètres de long transportera une partie des eaux salées souterraines de Salins-les-Bains dans la plaine de la Loue, à proximité de la forêt de Chaux. On a là autant de place et de bois qu’il faut pour édifier une nouvelle saline, moderne et grandiose.
Plan de l’usine
Elle comprendra un bâtiment central pour l’administration et la direction de l’usine, entouré de deux ateliers pour la fabrication du sel. À l’extrémité sont placés deux pavillons réservés aux agents de l’administration fiscale chargés de la perception de l’impôt sur le sel, la gabelle. Les ouvriers et leurs familles seront logés sur place dans quatre bâtiments identiques. L’entrée se fera par un portique monumental, accolé à deux ailes qui comprennent un lavoir, une boulangerie, un poste de garde et une prison.
Plan de l’entrée de la saline
Le plan en demi-cercle rappelle celui des théâtres antiques. Sur le diamètre se trouvent, au centre, la Direction et, de part et d’autre, les ateliers, comme une scène vers laquelle converge le regard. Sur le pourtour, les habitations sont tournées comme des spectateurs. « Ce demi-cercle, c’est la forme même de la voûte céleste, une forme aussi pure que celle du soleil dans sa course », dit Ledoux. C’est par ailleurs un plan tout à fait rationnel. L’architecte aligne sur le diamètre du demi-cercle tous les bâtiments liés à la production, qui forment l’usine proprement dite.
Mais là où l’architecture classique aurait tout rassemblé en un bâtiment unique, Ledoux, au contraire, divise l’usine en bâtiments autonomes. Il en fait de même pour les habitations par souci de sécurité et d’hygiène. En séparant les bâtiments, il diminue les risques d’incendie et aère la saline.
Un mur d’enceinte entoure les onze bâtiments et fournit à l’architecte des espaces où il peut dissimuler tout ce qui pourrait encombrer le demi-cercle central : les stocks de bois pour la fabrication du sel ou les jardins pour les ouvriers. Ce mur fait de la saline un monde totalement clos et protège le sel, très précieux à cette époque, des malveillants de l’intérieur et de l’extérieur : ouvriers voleurs ou brigands qui auraient trouvé refuge dans la forêt de Chaux.
Un parcours initiatique
Face à la forêt, l’usine a des allures de forteresse. Mais à l’avant, le mur semble s’ouvrir. L’architecte l’a escamoté, créant une sorte d’esplanade devant le bâtiment. Ce retrait lui permet de mettre en valeur l’entrée de la saline. Un portique majestueux porté par huit imposantes colonnes. C’est une entrée royale pour une usine royale.
Entrée de la saline
Passées les colonnes, on découvre un amas de pierres sculptées. Un second décor, celui d’une grotte. Une grotte artificielle comme le XVIIIe siècle aimait en créer dans ses jardins. On est au théâtre. Les colonnes blanches du portique font rideau devant la grotte et ménagent la surprise de sa découverte. Pour Ledoux, la grotte incarne la source souterraine de Salins-les-Bains, mais aussi le chaos primordial et la lutte entre la lumière et les forces des ténèbres. C’est le début d’un parcours initiatique dont les références mythologiques devaient parler aux visiteurs cultivés.
Grotte derrière les colonnes de l’entrée
Mais c’est en même temps l’unique entrée de l’ensemble. Un point de contrôle où les ouvriers étaient fouillés à la sortie.
Après la grotte, le visiteur de la saline se retrouve dans le vide. Un espace hors d’échelle où l’on ne peut jamais échapper au regard de l’autorité. Le projet en demi-cercle, c’est aussi celui d’une représentation totalitaire, symbolisée par le grand oculus qui perce le fronton de la maison du directeur comme un œil géant. La surveillance, ici, est plus symbolique que réelle.
Vue depuis l’intérieur du demi-cercle une fois l’entrée passée
Mais le regard circule à double sens. Si le directeur voit tout, tous les regards convergent aussi vers lui. Chacun, disposant d’une vision d’ensemble, peut ainsi comprendre le système social dont il fait partie. Dans l’architecture de Ledoux, voir est indissociable d’être vu.
Aujourd’hui cette dimension carcérale de la saline frappe d’autant plus dans son dénuement actuel.
La maison du directeur est en fait à la croisée des lignes de force du projet. D’un côté, la ligne rationnelle de la production sur le diamètre du demi-cercle ; de l’autre, la ligne symbolique qui relie entre elles les deux colonnades. Un trajet initiatique qui commence par une grotte et aboutit à un temple.
Les intérieurs
Les bâtiments aujourd’hui restaurés sont fidèles à la conception originale de Ledoux, mais à l’extérieur uniquement. Pour l’intérieur, il ne nous reste que les plans et les commentaires de l’architecte.
On sait par exemple que les bâtiments des ouvriers et de leur famille prévoyaient dans le pavillon central une cuisine commune autour d’une grande cheminée tandis que les familles habitaient les deux ailes. Mais aujourd’hui ces maisons ne sont plus que des coquilles vides.
Dans les ateliers, la chaleur dépassait les soixante degrés : probablement l’enfer pour ceux qui y travaillaient. Mais pas pour Ledoux, qui montre un bâtiment équipé de poêles, sans l’assistance d’aucun humain. L’usine idéale, sans ouvrier et apparemment sans cheminée. En fait, l’architecte les a déguisées. Fumées et vapeurs sont évacuées par des fenêtres en « chien-assis ».
Atelier de fabrication du sel ou « berne »
Intérieur de l’atelier
Dans la maison du directeur, tout le volume central du bâtiment est évidé pour faire office d’église. C’est une nef où les ouvriers de la saline assistaient à la messe chaque dimanche, disposés sur les marches du grand escalier selon leur rang social. Le prêtre se tenait tout en haut des soixante marches pour une messe obligatoire pour tous.
Gravure en coupe de la maison du directeur
Les ornements
Reste la démesure des bâtiments. Elle est au cœur du projet et des préoccupations de l’architecte. Comment parvenir à donner un caractère monumental à un ensemble aussi grand avec des moyens limités ?
Un seul motif décoratif rythme les murs de la saline. Une urne inclinée d’où s’écoule une eau qu’on imagine salée. Une représentation naïve qui tire de son dépouillement une force singulière, comme si les urnes avaient traversé le mur. Ce motif dit de « congélation » est emprunté aux maniéristes italiens du XVIe siècle, période de l’histoire chère à Ledoux.
Motif de « congélation »
Mais plus encore que cet ornement, ce sont les bossages qui constituent le véritable élément décoratif de la saline. Ces pierres en saillie sur le nu du mur et dont les joints sont mis en valeur. Un motif simple animé par le jeu de la lumière. Ledoux s’en sert pour souligner ce qui compte pour lui : les fenêtres, les angles ou le pavillon central des habitations, dont le bossage fait ressortir l’importance par rapport aux ailes.
Bossage des fenêtres
Avec ce travail uniquement sur le relief de la pierre, Ledoux tire des effets capables de rivaliser avec l’échelle de la saline. Ces avant-corps, en prenant la lumière, brisent la monotonie massive des ateliers et projettent à grande distance une image forte.
Bossages de l’avant-corps central de l’atelier
À l’inverse des autres bâtiments, quand la distance manque comme c’est le cas avec les pavillons réservés aux agents du fisc, l’architecte creuse la façade d’une niche (ouverture en serlienne) qui produit une illusion de profondeur. On trouve ici un travail de détails jouant sur les variations de texture et de couleur, de la pierre et de la brique.
Chaque bâtiment reçoit ainsi le traitement qui convient à sa fonction et à son rang.
Bureau des commis
Comme tous les architectes européens depuis la Renaissance, Ledoux accorde une importance particulière à la colonne qui incarne alors l’essence de l’architecture savante fondée sur des modèles antiques.
À l’entrée de la saline, il utilise la colonne dorique. On l’associe symboliquement à la naissance de l’architecture. Mais pour marquer le statut exceptionnel de la maison du directeur, le cœur du projet, il lui faut autre chose que ces colonnes déjà vues.
Il s’écarte alors des ordres classiques (ionique, dorique ou corinthien). Les colonnes qu’il invente pour la maison du directeur représentent alors un nouvel ordre.
Colonnes de la maison du directeur
« Seul un accès de délire peut expliquer ces assemblages fantastiques, ces portiques barbares » dira un critique de l’époque.
Les colonnes de Ledoux s’affichent comme un simple empilement de pierres taillées, alternativement rondes et carrées, le cercle et le carré étant, pour Ledoux, les deux lettres clés de l’alphabet de la création. Cette simple alternance, composant avec la lumière et l’ombre, produit un décor complexe, à la fois riche, sobre et monumental, mais sans dépenses inutiles. C’est un ordre rustique qui renvoie une image de force et d’autorité que la maison du directeur se doit de représenter.
Dans son premier projet, la maison du directeur était complètement entourée de colonnes. Par souci d’économie, il dut renoncer aux colonnes du pourtour et à l’imposant dernier étage. Le monument n’a été conservé qu’en façade.
Premier projet de la maison du directeur
La ville de Chaux
Derrière la maison du directeur, on trouve le plus petit bâtiment de la saline : les écuries du directeur. « Humanité peu reconnaissante, quand sentiras-tu tout ce que tu dois au monde animal ? » écrit l’architecte à propos de ce bâtiment. L’architecture se voulant à la portée de tous, cette remise destinée aux chevaux sera conçue avec autant de soin que la maison de leur propriétaire.
L’écurie est placée sur le même axe que la grotte et le temple : un passage qui mène à une dernière porte qui s’ouvre sur une toute autre dimension du projet. Dans les champs situés derrière la saline, l’architecte avait prévu une ville entière. Une ville nouvelle, à la campagne, débarrassée de toutes les tares de la ville malade. La ville aurait refermé le cercle.
Ville de Chaux jamais construite
Ledoux a dessiné les plans de cette ville idéale de Chaux et de ses bâtiments principaux. Tout y était prévu : les bains publics, le cimetière, la maison close, la forge à canons royale… Ces bâtiments étaient destinés à tous. Chaque ouvrier était logé dans des bâtiments salubres qui incitent au repos et à la concorde. Les bains étaient voués à ceux dont la fortune ne permettait pas de payer les soins. La maison close, quant à elle, offrirait tout le confort nécessaire à ses coquettes pensionnaires. Sa forme très allusive traduit, ici encore, symboliquement sa fonction.
Bains publicsCimetièreMaison closeForge à canons royale
En dessinant les plans de sa ville idéale, Ledoux avait sensiblement modifié la topographie des environs. On retrouve de manière cryptée, dans le tracé du plan, la silhouette d’animaux : le lièvre, l’écrevisse, la baleine et le chien. Selon Daniel Rabreau, ces figures reproduiraient un ensemble de constellations décrit par Vitruve.
Carte topographique des lieux
Fin d’une utopie
La Révolution de 1789 coupe court à ses projets. Emprisonné pendant un an sous la Terreur, Ledoux échappe de justesse à la guillotine, mais sa carrière est finie. Il ne construit plus rien. Alors que Napoléon allait le recevoir pour reconstruire Paris, il mourut en 1806.
Par la suite, la généralisation de l’usage du charbon a rapidement privé l’usine de son principal atout économique. La saline périclita au gré des changements de propriétaires jusqu’à sa fermeture définitive en 1895. En 1926, l’ultime propriétaire, furieux de la décision de l’administration des Monuments historiques de classer le bâtiment, fit sauter le portique de la maison du directeur à la dynamite.
Cet acte marque le début de la reconstruction de la saline telle qu’elle est aujourd’hui. Les bâtiments ont pourtant connu de nombreuses mésaventures successives : ruines, caserne, camp d’internement pour les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale et, enfin, centre culturel. Heureusement, d’ailleurs, car dans les années 1950, il était question de les transformer en silos à grain.
Si la Révolution n’avait pas coupé court à l’idéal de Ledoux, cette ville serait aujourd’hui le plus extravagant exemple néoclassique en France. Le pont sur la rivière aurait pour piliers des bateaux démâtés, le groupe scolaire offrirait aux écoliers colonnes, galeries et fenêtres, les défunts reposeraient en paix dans une grande sphère, tandis que les habitants iraient faire leurs courses au marché tout en profitant de la beauté des lieux.
MarchéÉcolePont à bateaux démâtés
Conclusion
Le XIXe siècle ne comprend ni son classicisme ni sa modernité. Devenue indéchiffrable, son œuvre devient excentrique et tombe dans l’oubli. Il faut attendre le XXe siècle pour qu’elle soit redécouverte. On fait de l’architecte un prophète du mouvement moderne, un précurseur de Le Corbusier.
L’usine apparaît comme un grand corps vidé de sa substance. Une œuvre imposante et étonnante, mais curieusement dépossédée de sa propre histoire. Un édifice surprenant par sa démesure et par sa visée sociale, dont l’histoire a été effacée au cours des siècles.
C’est l’un des rares édifices de l’architecte qui n’ait pas été détruit. Témoin d’un âge industriel à ses balbutiements, la saline traduit cependant, par sa géométrie et sa modernité, les premières pierres d’une radicale transformation sociale.
Bibliographie : Daniel Rabreau, Claude-Nicolas Ledoux, Éditions du Patrimoine, 2006 Daniel Rabreau, La Saline royale d’Arc-et-Senans : un monument industriel, allégorie des Lumières, 2002 Auteurs multiples, Théorie de l’architecture de la Renaissance à nos jours, Taschen, 2006 Deborah K. Dietsch et Simon Texier, L’architecture pour les nuls, First, 2013
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